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Wednesday, November 11, 2009

A quoi bon négocier avec un rouleau compresseur?

On ne sait pas trop si, en décidant de ne pas briguer un nouveau mandat, le président palestinien, Mahmoud Abbas, visait à faire pression sur les Américains et les Israéliens avec le peu de moyens à sa disposition, ou s’il est réellement fatigué et a perdu tout espoir en la vertu du dialogue pour l’édification d’un Etat palestinien.
Il faut dire que l’homme a toutes les raisons de se sentir fatigué, découragé, désespéré et trahi. Au regard du nombre incalculable des échecs, des déconvenues, des engagements non tenus par les Israéliens, mais aussi par les Américains depuis le 13 septembre 1993, date de la signature des accords d’Oslo, ce qui étonne ce n’est pas que Mahmoud Abbas décide d’abandonner, mais qu’il le décide si tardivement.
Etant l’un des principaux architectes des accords d’Oslo, il est le mieux placé actuellement pour mesurer le fossé vertigineux entre ce qui fut signé par les parties palestinienne et israélienne alors, et la réalité sur le terrain aujourd’hui. Etant l’un des principaux négociateurs depuis près de deux décennies avec divers gouvernements israéliens, il connaît plus que tout autre la profondeur de la mauvaise foi des politiciens israéliens et la constance du soutien inconditionnel qui leur est prodigué par les administrations américaines successives.
Pour qu’un homme continue de négocier avec ses spoliateurs alors que ceux-ci, tout en lui donnant l’impression de négocier, continuent de le spolier d’année en année, il doit être animé d’une volonté d’acier de récupérer son bien. Jusqu’au jour où il se rend compte qu’il ne pourra ni récupérer ce qui lui a été pris par la force, ni garder le peu qui lui reste.
Mahmoud Abbas se trouve aujourd’hui dans l’impossible position où il ne peut ni récupérer les terres spoliées de ses ancêtres, ni défendre le peu de terres qui restent contre le rouleau compresseur de la colonisation. Et c’est parce qu’il est pleinement conscient de la situation intenable dans laquelle il se trouve qu’il a cette fois tenu bon de ne pas reprendre les négociations, arrêtées depuis 2008, avant le gel de la construction dans les colonies.
L’incroyable « sortie » de Mme Hillary Clinton assurant que les Israéliens ont fait « des concessions sans précédent sur la question des colonies », alors que tout le monde sait qu’ils n’ont jamais été aussi déterminés à ne pas faire la moindre concession, a irrité encore plus Mahmoud Abbas et a probablement accru sa détermination à rendre publique son intention de jeter l’éponge.
Dimanche dernier, des centaines de Palestiniens sont descendus dans la rue pour demander à Mahmoud Abbas de ne pas les abandonner et l’exhorter à se représenter encore à la prochaine élection. Mais à supposer qu’il réponde positivement à la demande des manifestants, qu’il se représente et qu’il réussisse encore une fois à se faire élire. Il fera quoi de son nouveau mandat ? Négocier encore et encore avec un rouleau compresseur ? A quoi ça sert sinon à se tromper soi-même et à contribuer à leurrer le monde en lui faisant croire que le rouleau compresseur négocie alors que ses ravages sur le terrain n’ont jamais cessé depuis 42 ans ?
Cela fait cinq ans jour pour jour que le leader Yasser Arafat a disparu, laissant derrière lui un peuple désorienté, une classe politique divisée et un processus de paix dans l’impasse. Quelques mois après lui, son ennemi irréductible Ariel Sharon sombre dans le coma (il y est toujours). Mais la disparition de ces deux principaux protagonistes du conflit israélo-arabe cordialement détestés l’un par le peuple israélien et l’autre par le peuple palestinien, loin de débloquer le processus de paix, a encore compliqué la donne.
Ce que l’on constate est que quand les deux principaux responsables israélien et palestinien sont irréductiblement ennemis, comme c’est le cas pour Yasser Arafat et Ariel Sharon, le processus de paix avait du plomb dans l’aile. Et quand les deux principaux responsables sont cordialement amis, comme c’est le cas pour Mahmoud Abbas et Ehud Olmert, (celui-ci invitant assez souvent celui-là chez lui pour parler de paix autour d’un dîner), le processus n’a pas décollé non plus.
Il y a trente cinq ans jour pour jour, Yasser Arafat s’adressait à l’Assemblée générale de l’ONU en ces termes : « Pourquoi ne pourrais-je pas rêver ? Pourquoi ne pourrais-je pas espérer ? La révolution ne traduit-elle pas dans les faits les rêves et les espoirs ? Alors agissons ensemble pour que mon rêve devienne réalité, pour que je puisse revenir d’exil avec mon peuple et vivre là bas en Palestine…dans un unique Etat démocratique où chrétiens, juifs et musulmans vivraient dans la justice, la fraternité et le progrès. » C’était le 13 novembre 1974.
Il y a cinq ans jour pour jour, Yasser Arafat mourrait, emportant avec lui dans sa tombe ses rêves et ses espoirs. C’était le 11 novembre 2004. L’Autorité palestinienne qu’il a présidée de 1996 jusqu’à sa mort n’a rien pu faire face à la détermination du rouleau compresseur israélien. Lui succédant à la présidence, Mahmoud Abbas n’a pas eu plus de succès, bien que les portes de la Maison blanche lui fussent grandes ouvertes du temps de Bush comme au temps d’Obama.
Les Palestiniens parlent maintenant de plus en plus d’autodissolution de l’Autorité palestinienne et d’abandon des négociations. Jusqu’à ce jour, celles-ci n’ont été rien d’autre que la feuille de vigne derrière laquelle Israël cache au monde la réalité hideuse d’un apartheid qui n’a rien à envier à celui des Boers sud-africains.
En parlant de l’éventualité de l’autodissolution de l’Autorité palestinienne, Saeb Erekat, Nabil Abou Rdeina et leurs amis ne peuvent pas ne pas avoir en tête le discours d’Arafat devant l’Assemblée générale de l’ONU, et en particulier le passage relatif à l’ « unique Etat démocratique ». Si la révolution et la lutte armée ne sont plus d’actualité, si le rouleau compresseur de la colonisation travaille jour et nuit et si les grandes puissances continuent de regarder ailleurs, que reste-t-il à faire sinon à s’inspirer de l’exemple sud-africain et se préparer à la résistance civile pour l’égalité des droits dans le cadre de l’ « unique Etat démocratique » ?

Monday, November 09, 2009

L’espoir vient de l’Extrême-Orient

Depuis le lancement du Forum de coopération Chine-Afrique en 2000 jusqu’à la quatrième conférence de ce Forum tenue à Charm el Cheikh les 8 et 9 novembre 2009, les relations sino-africaines ont connu un développement spectaculaire. Cette décennie de coopération intensive entre la Chine et l’Afrique contraste singulièrement avec le passé douloureux de l’exploitation outrancière des ressources minières africaines par les puissances européennes, du régime de l’échange inégal imposé au continent noir et du transfert net et continu de richesses aux dépens des pauvres d’Afrique et en faveur des riches d’Europe.
Depuis un demi siècle, les rapports Nord-Sud n’ont jamais été bénéfiques pour les pays africains qui, en dépit de la vague des indépendances du début des années 60 du siècle dernier, ont été contraints à continuer sur la voie de l’échange qui avait toutes les caractéristiques de l’échange prévalant durant la période coloniale. Depuis un demis siècle, la nature de l’échange imposé a fait que plus l’Europe prospère plus l’Afrique sombre dans la misère.
Sans doute la mauvaise gouvernance, la corruption, la multiplication des coups d’état, les guerres civiles, les pandémies sont pour beaucoup dans la perpétuation du sous- développement en Afrique, mais la nature de l’échange post-colonial est l’abcès initial autour duquel ont germé d’autres abcès qui continuent de gangrener le continent noir.
Durant des décennies, les Africains attendaient que le soulagement vienne du Nord riche et industrialisé. Attente vaine évidemment, car même l’agriculture africaine n’a pas échappé aux ravages de la cupidité nordique. Les subventions des agricultures européennes à coups de milliards d’euros ont détruit les structures de l’agriculture africaine et jeté des millions de paysans dans l’enfer des bidonvilles, alimentant la pauvreté, les maladies et l’instabilité politique. Certes des dirigeants européens, comme l’ancien président français Jacques Chirac, ont exprimé à plusieurs reprises leur colère contre les ravages causés à l’Afrique par ces subventions, mais ils n’ont rien pu faire contre la voracité des lobbies agricoles et agro-alimentaires qui, pour faire des pressions et obtenir plus de subventions encore, n’hésitent pas à arroser les champs avec des millions de litres de lait, comme on l’a vu récemment dans certains pays européens.
L’espoir est venu de là où on ne l’attendait pas. De l’Extrême-Orient. De la Chine. Ou, pour paraphraser le titre de l’essai du chercheur Sénégalais, Adama Gaye, de la rencontre de l’Autruche africaine et du Dragon chinois. La chance réside désormais non pas dans l’impossible « coopération Nord-Sud », à la promotion de laquelle tant d’énergies intellectuelles et politiques ont été gaspillées, mais de la rencontre entre « l’Autruche africaine qui patine en queue de peloton du développement » et « cette Chine, dragon rugissant du XXIe siècle », pour reprendre les expressions du chercheur sénégalais.
Dans les forums Nord-Sud des années 1980 et 1990, les discours des dirigeants africains étaient souvent teintés de déception et d’amertume engendrées par les promesses non tenues. Maintenant, dans les forums Chine-Afrique, les discours des dirigeants africains sont différents. On y lit ni déception ni amertume. Bien au contraire, tous chantent les louanges de la Chine et de ses « nombreux efforts pour réaliser ses promesses vis-à-vis des pays africains. » En déclarant à l’ouverture dimanche de la Conférence de Charm el Cheikh que « la Chine a pleinement tenu ses promesses d'aide aux pays africains dans les domaines de l'énergie, des routes et des infrastructures de base », le président soudanais, Omar al Bachir n’a pas exprimé seulement sa propre opinion, mais celle de la plupart de ses collègues africains.
Sans doute, la Chine n’est pas une organisation humanitaire géante dont le but dans la vie est de soulager les souffrances et la misère des Africains. C’est un pays comme les autres qui a ses intérêts économiques et stratégiques et dont les penchants pour l’Afrique ne sont pas motivés par des sentiments philanthropiques. Toutefois, la Chine a su instaurer avec l’Afrique le genre de relations mutuellement bénéfiques que les Européens n’ont jamais voulu établir.
La différence entre les rapports Nord-Sud d’une part et Chine-Afrique d’autre part est qualitative. Les Européens achètent les matières premières africaines en fixant eux-mêmes les prix et en sachant pertinemment, sans jamais s’y opposer, que l’argent versé retournera vers les banques européennes alimenter les comptes privés de décideurs peu scrupuleux et se souciant de l’intérêt de leurs pays comme d’une guigne. En revanche, la Chine achète les matières premières africaines, mais construit des ponts, des routes, des chemins de fer, des logements, des conduites d’eau, des centrales électriques etc…
L’Europe envoie des hommes d’affaires en Afrique négocier des contrats où ne figurent nul intérêt pour l’Afrique et les Africains. La Chine envoie des hommes d’affaires aussi, certes, mais envoie en même temps un million de Chinois, ingénieurs, techniciens et ouvriers spécialisés, pour prendre en charge les centaines de chantiers dans plusieurs pays d’Afrique.
L’espoir qui vient de l’Extrême-Orient est d’autant plus grand que la Chine n’est pas la seule à investir massivement pour le développement des infrastructures en Afrique. Le Japon aussi a son propre programme pour l’Afrique dans le cadre de la série de TICAD (Tokyo International Conference for African Development) qui, depuis près d’une décennie, réunit régulièrement les responsables japonais et africains. Le Japon lui aussi ne donne pas d’aide financière directe, de peur qu’elle ne se retrouve dans des comptes suisses, mais envoie ses ingénieurs et ses techniciens bâtir des écoles, des hôpitaux et autres infrastructures qui manquent terriblement à l’Afrique.
Le continent noir et ses centaines de millions d’habitants seraient dans de bien meilleures conditions si les pays du nord avaient agi dans les décennies qui avaient suivi les indépendances comme le font les deux géants de l’Extrême-Orient depuis le début du XXIe siècle. Mais avec des « si », on mettrait Paris en bouteille comme on dit.

Saturday, November 07, 2009

Le bon vieux temps de la Guerre froide

Il est communément admis que les premiers germes de la Guerre froide ont commencé à se développer lors de la Conférence de Yalta à laquelle avaient participé le président américain, Franklin Roosevelt, le Premier ministre britannique, Winston Churchill, et le Secrétaire général de Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), Joseph Staline.
Si l’on accepte cette idée, on pourra dire que la Guerre froide est née le 4 février 1945, le jour de l’ouverture de la Conférence de Yalta, même si, en pratique, elle s’était manifestée plus tard. Et si l’on considère que onze heures du matin est une heure raisonnable pour l’ouverture d’une Conférence qui allait façonner la configuration du monde pour les décennies à venir, on aura une idée plus précise du moment où les germes de la future confrontation est-ouest ont commencé à infecter la politique internationale.
Quand on sait, par ailleurs, que l’officier est-allemand, Harald Jaeger, avait ouvert le poste-frontière berlinois de Bornholmer Strasse le 9 novembre 1989 à 11 heures du soir, acte par lequel il a été mis brusquement fin à la Guerre froide, on peut dire que celle-ci a duré, si mes calculs sont bons, 44 ans 9 mois 3 jours et 12 heures, période de gestation comprise.
Au regard de la longue Histoire de l’humanité, ce laps de temps est insignifiant, mais son impact sur l’ensemble de la planète est phénoménal. En effet, pendant près de 45 ans, la planète a été divisée en deux blocs ennemis et dont la rivalité idéologique et nucléaire a, à maintes reprises, mis le monde au bord de la catastrophe. C’est dire le soupir de soulagement planétaire poussé il y a vingt ans, le 9 novembre 1989.
Le soulagement n’a pas duré longtemps, car le principal vainqueur de la Guerre froide, les Etats-Unis d’Amérique, s’est révélé mauvais joueur. Au lieu de la magnanimité, de la grandeur d’âme et de l’humilité qui caractérisent les grands hommes et les grandes nations dans les moments historiques, les vainqueurs se sont comportés avec une arrogance mesquine et un acharnement incompréhensible contre les vaincus, l’Union soviétique et leurs alliés, perdant un temps et une énergie précieux dans une conduite vengeresse visant à humilier jusqu’à l’absurde les anciens ennemis.
Les Russes gardent jusqu’à ce jour une amertume au souvenir des premières années qui ont suivi l’effondrement de l’URSS. Il n’était pas facile en effet pour les citoyens de l’ex-deuxième superpuissance mondiale de sombrer du jour au lendemain dans le chaos politique et l’anarchie économique avec, en face, des vainqueurs qui se frottaient les mains avec une délectation qui frisait le sadisme. Il n’est pas facile aujourd’hui pour les Russes de voir leur pays soumis à ce qu’il faut bien appeler une stratégie d’encerclement de la part de l’Otan, en dépit du ferme engagement pris par George Herbert Bush auprès de Mikhaïl Gorbatchev que l’Organisation atlantique ne chercherait pas à s’élargir au dépens de l’ex-Union soviétique en cherchant à intégrer ses anciens alliés est-européens.
La chute du Mur de Berlin n’a pas provoqué le chaos seulement en Russie, mais aussi un peu partout dans le monde. La première guerre chaude résultant directement de la fin de la Guerre froide n’a pas tardé à se déclencher. Le premier signe majeur de la déréglementation généralisée qui allait suivre la fin de la bipolarisation du monde est l’occupation du Koweït par l’Irak. Avec la perte de repères qui caractérisaient le monde bipolaire chancelant du début des années 1990, Saddam Hussein s’était retrouvé dangereusement seul avec un ego démesurément gonflé. Personne n’était là pour l’empêcher de commettre son erreur fatale. Personne n’était là non plus pour le défendre après l’avoir commise.
Mais la fin de la Guerre froide n’a pas eu des conséquences désastreuses seulement pour les Russes ou les Arabes ou les millions d’Est-européens nostalgiques du Mur de Berlin. Les conséquences sont aussi désastreuses pour le principal vainqueur : les Etats-Unis. Les victoires avec des conséquences catastrophiques sont assez courantes dans l’Histoire. Si le Japon, par exemple, n’avait pas remporté une victoire militaire contre la Russie en 1905, il n’aurait sûrement pas été atteint par cette folie des grandeurs qui l’avait poussé à entreprendre des aventures militaires dramatiques en Asie et à commettre une série d’erreurs stratégiques fatales ayant conduits aux bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.
En sortant victorieuse de la Guerre froide, l’Amérique s’est trouvée avec la même suffisance agressive que le Japon en 1905, et la même étourderie fatale que Saddam Hussein en 1990. Elle a perdu ce que les philosophes appellent le doute salvateur, cette barrière de protection qui incite à la réflexion et à la raison avant d’entreprendre des actions qui mettent en danger la vie et les moyens de subsistance de millions d’êtres humains. Etant convaincue d’être sur le droit chemin et d’avoir absolument raison dans tout ce qu’elle entreprend, l’Amérique s’est retrouvée embourbée dans deux guerres dont elle ne sait trop comment en sortir, une armée à bout de souffle et des soldats si stressés qu’ils se tirent dessus. Le drame de la base de Fort Hood au Texas de jeudi dernier n’étonne que ceux qui veulent bien s’étonner.
Mais ce n’est pas tant la victoire qui est en cause que la manière dont elle est gérée. Quand elle cueillie par des hommes d’Etat qui concentrent en eux le cocktail explosif de l’incompétence, l’arrogance et la suffisance, alors la victoire devient bien pire que la défaite. Aujourd’hui, notre planète est nettement plus dangereuse qu’au bon vieux temps de la Guerre froide. On en fait l’expérience tous les jours un peu partout dans le monde.

Wednesday, November 04, 2009

Obama face au casse-tête afghan

Décidément l’année 2009 en Afghanistan est, sur tous les plans, la pire depuis 2001 aussi bien pour le gouvernement local que pour la coalition étrangère. On est très loin de l’équilibre politique visé par la conférence de Berlin fin 2001 ; on est loin aussi des espoirs qu’à soulevés la première élection au suffrage universel pendant laquelle les Afghans avaient élu Hamid Karzai en 2004.
Normalement, les scrutins sont organisés pour asseoir la légitimité de ceux qui s’apprêtent à gérer les affaires publiques. Cette règle n’a pu s’appliquer pour le scrutin afghan compte tenu de la situation chaotique que vit le pays depuis des années. Le gouvernement du président Hamid Karzai, gangrené par la corruption et mis à l’index par les Afghans et par les puissances étrangères, voit sa légitimité gravement détériorée à la suite de l’élection présidentielle du 20 août dernier et des fraudes massives qui l’ont entachée. Plus d’un million de bulletins de vote sont douteux, et le chiffre est loin d’être exagéré quand on sait le nombre de bureaux de vote qui n’avaient pas ouvert leurs portes le jour du scrutin, mais qui ont envoyé au centre de collecte des urnes pleines à craquer.
Après d’intenses pressions venues de Washington et des capitales européennes, Karzai a finalement accepté un second tour qui devait l’opposer à son principal rival et son ancien ministre des affaires étrangères, Abdullah Abdullah. Mais celui-ci a dû se retirer de la compétition après le refus de Karzai de changer la composition du comité électoral, accusé d’avoir validé les fraudes du premier tour. Du coup, le second tour, qui aurait pu coûter très cher en argent et en vies humaines, n’avait plus beaucoup de sens et le comité électoral a fini par l’annuler et par déclarer le 2 novembre Hamid Karzai vainqueur de l’élection du 20 août…
Après douze semaines de discussions byzantines et de cafouillages autour d’un scrutin hautement contesté, Karzai reste donc le président d’un pays déchiré par la guerre, soutenu par une coalition dont les dirigeants, même s’ils s’étaient bousculés pour le féliciter, ne lui témoignent visiblement pas une grande estime. En effet, les chaleureuses félicitations en provenance de Washington, de Londres, de Berlin et de Paris traduisent plus le soulagement face à l’annulation d’un deuxième tour, potentiellement dangereux pour leurs troupes, que la joie de voir réélire un homme qui a largement fait la preuve de son inefficacité, pour ne pas dire plus.
Réélu par défaut, Karzai va se retrouver à la tête d’un gouvernement en mal de légitimité et avec des défis dont l’ampleur est sans commune mesure avec les moyens humains et matériels disponibles pour les relever. Surtout si Karzai continue à distribuer les postes clés en fonction de la loyauté plutôt que de la compétence et de l’efficacité.
L’année 2009 est la pire pour la coalition aussi. Plus de 500 de ses soldats sont morts jusqu’à présent contre moins de 300 pour l’année 2008. L’intensification de l’insurrection entraînant une intensification des actions armées de la coalition, ce sont les civils afghans qui payent le plus lourd tribut du face à face sanglant qui oppose depuis des années les talibans aux forces étrangères.
Le fait que celles-ci n’aient pu empêcher les pertes civiles à grande échelle est pour beaucoup dans l’intensification de l’insurrection, celle-ci s’alimentant de celles-là. Et si les forces étrangères sont aujourd’hui saisies par le doute sur l’issue de la guerre, c’est parce qu’elles n’ont pu éviter l’enclenchement du cycle infernal consistant au fait que plus les pertes de civils s’amplifient, plus l’impopularité de la coalition augmente, moins les recruteurs trouvent de difficultés à embrigader les jeunes Afghans et plus l’insurrection gagne du terrain.
Les difficultés rencontrées par les 20.000 soldats de la coalition dans la province de Helmand sont à cet égard significatives. Si autant de soldats fortement armés n’ont pu pacifier les quelques districts de la province, cela veut dire qu’une symbiose s’est déjà établie entre la population et les insurgés. Et c’est là que réside l’erreur stratégique monumentale de la coalition qui, par le mépris qu’elle témoigne pour la vie des civils et à force de bombarder aveuglément et sans la moindre discrimination, a fini par pousser une large partie de la population afghane dans les bras des talibans.
On ne sait pas au juste si la Maison blanche, en qualifiant d’ « historique » la réélection de Hamid Karzai, le pensait sérieusement ou faisait preuve d’humour. A moins qu’elle ne veuille faire amende honorable en établissant à nouveau de bonnes relations avec le président élu après avoir favorisé son rival Abdullah Abdullah. Mais quoiqu’il en soit, Obama, face au déficit de légitimité, est au mois aussi embarrassé que Karzai lui-même. Il se trouve dans la délicate situation où il lui est impossible de savoir au juste s’il est plus avantageux d’envoyer des renforts, comme le demande avec insistance le général Mc Crystal, ou de s’abstenir de le faire. Ceci d’une part. D’autre part, l’issue chaotique de l’élection du 20 août place Obama dans la situation tout aussi délicate de devoir soutenir un gouvernement impopulaire qui, si l’on en juge par le précédent mandat (2004-2009), est plus un fardeau pour la coalition qu’une force d’appoint pour les soldats étrangers dans leur guerre contre les talibans.
Ne sachant trop quelles décisions prendre pour améliorer la situation dans le bourbier afghan, Obama est réduit à prier pour la victoire de l’armée pakistanaise au Waziristan. L’issue de cette guerre qu’Islamabad a finalement décidé d’engager contre les talibans pakistanais est de la plus haute importance pour l’avenir de l’Afghanistan. Si l’armée pakistanaise réussit à écraser ses ennemis au Waziristan, ce sera aussi une catastrophe pour les talibans afghans qui seront brutalement privés de leur profondeur stratégique dans le territoire pakistanais. Dans le cas contraire, Dieu seul sait où s’arrêtera la déferlante obscurantiste.

Monday, November 02, 2009

Les raisons d'un virage à 180°

C’est une incroyable sérénité qui se dégage de l’expression des visages de Benyamin Netanyahu et de Hillary Clinton lors de la « pose-photo » qui précédait ou suivait la conférence de presse que l’Israélien et l’Américaine ont tenu samedi dernier à Jérusalem. Une sérénité presque vulgaire, en tout cas déplacée, au vu du blocage persistant d’un processus de paix moribond qui a toutes les caractéristiques d’une coquille vide rejetée sur le sable par une mer houleuse.
Une sérénité incroyable qui reflète l’époustouflant retournement de la position américaine, retournement visiblement très apprécié aussi bien par Netanyahu que Clinton. Il y a quelques semaines, la secrétaire d’Etat Clinton déclarait avec force que l’arrêt de la colonisation est une condition sine qua non pour la reprise des négociations, et que cet arrêt doit concerner tous les territoires occupés, y compris Jérusalem.
Dans la conférence de presse de samedi dernier en compagnie du Premier ministre d’Israël, Mme Clinton a consterné le monde en affirmant que « ce que le Premier ministre a offert en termes de retenue dans la politique de colonisation est sans précédant », ajoutant que « le gel de la colonisation n’a jamais été une condition pour négocier dans le passé ». Pire encore, dans une interview accordée le même jour à la BBC, la secrétaire d’Etat est allée jusqu’à dire : « Nous comprenons que, dans une large mesure, la colonisation est liée à la peur des Israéliens et à leurs besoins de sécurité consistant à s’assurer un périmètre défendable autour d’Israël. »
Imaginons que quelque responsable international de quelque nationalité que ce soit ait dit en août 1990 : « Nous comprenons que, dans une large mesure, la colonisation du Koweït est liée à la peur des Irakiens et à leur besoins de sécurité consistant à s’assurer un périmètre défendable autour de l’Irak ». Il aurait été sans aucun doute, et à juste titre, traîné dans la boue, mis an ban des nations avec le statut de paria mondial pour le restant de ses jours.
Il est bien évident que pour les personnes honnêtes, détachées et objectives, il n’y aucune différence de nature entre l’occupation de Jérusalem, de la Cisjordanie, de Gaza et du plateau du Golan en juin 1967 et l’occupation du Koweït en août 1990. Les deux occupations sont illégales au regard du droit international, toutes deux ont violé le droit des deux peuples à une vie libre et digne, et toutes deux ont commis des abus impardonnables.
Mais, heureusement pour le peuple koweïtien, son occupation n’a duré que quelques mois, grâce à un consensus international sur la nécessité de libérer le Koweït et à une volonté internationale de concrétiser cette nécessité.
Le peuple palestinien n’a pas eu la même chance que le peuple koweïtien dans la mesure où, plus de 42 ans après son occupation, le calvaire persiste toujours, empirant d’année en année. Sans doute les conditions des conflits israélo-arabe et irako-koweïtien sont politiquement et historiquement très différentes, mais, on le répète et on insiste, il n’y a pas de différence de nature au regard du droit international entre les deux occupations.
En dépit de cette similitude, l’Irak est aujourd’hui un pays détruit, et Dieu sait combien de générations lui faudrait-il pour retrouver son niveau d’avant l’occupation du Koweït, alors qu’Israël, après 42 ans d’occupation et plusieurs guerres, et bien qu’il soit plus puissant et plus riche que jamais, est toujours aidé, financé, armé, sans parler de l’impunité dont il bénéficie toujours et qui ne fait sûrement pas honneur à ceux qui la lui assurent.
N’est-il pas choquant d’écouter Mme Clinton, après avoir fait un virage de 180° en quelques semaines, justifier l’une des plus graves violations du droit international de l’Histoire par « les peurs et les besoins de sécurité » du peuple israélien ?
Pour comprendre les raisons du virage de 180°, on a tendance à aller fouiller du côté du Lobby. Sans doute ses pressions sont-elles efficaces, mais pour cette fois, les vraies raisons se trouvent ailleurs. Dans un article publié dans le New York Times le 1er novembre, on nous informe que l’administration américaine est « très soucieuse » de la « baisse record » de popularité du président Obama en Israël et qui se situe « entre 6 et 10% » d’opinions favorables. Toujours selon le journal new yorkais, « les conseillers du président américain sont à la recherche de moyens pour rassurer le public israélien de l’amitié d’Obama et de son engagement envers la sécurité d’Israël ».
Du coup, non seulement on enterre les exigences formulées précédemment par Obama au Premier ministre israélien pour la reprise des négociations de paix, mais « Clinton est chargée de relayer ce message au peuple israélien pendant sa visite, et Mitchell se voit confier la mission de faire des efforts similaires pendant ses très fréquentes visites à Jérusalem. » La panique provoquée par cette baisse de popularité est telle que « la Maison blanche est en train de battre un nouveau record en nombre de messages et de salutations par vidéo adressés au peuple israélien et aux organisations juives aux Etats-Unis, et que les plans d’une visite d’Obama à Jérusalem sont en discussion. »
On peut se poser légitimement la question pourquoi Obama tient-il tant à être populaire en Israël ? Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans le souci d’Obama d’accroître ses chances de réélection en 2012. Mais, d’après le New York Times, le souci est ailleurs : « les conseillers du président craignent que l’hostilité des Israéliens à Obama n’entrave ses efforts de paix. » C’est une crainte injustifiée, car ces conseillers ne peuvent ignorer que l’extrême popularité de George W. Bush en Israël et l’amour inconsidéré que lui témoignaient les Israéliens ne l’avaient pas aidé à mener à bien ses propres efforts de paix et à concrétiser sa promesse d’un Etat palestinien en 2005 au plus tard…

Wednesday, October 28, 2009

En attendant le remède-miracle

Le monde vit depuis plus de longues décennies avec la souffrance des Palestiniens comme s’il s’agit d’un homme atteint d’une maladie de longue durée. Une maladie douloureuse qui empoisonne sa vie, mais que personne ne peut ou ne veut rien faire pour lui. Certes, on s’occupe de lui de temps en temps, on lui donne des calmants, on lui fait croire que les chercheurs se réunissent plus ou moins régulièrement dans leur laboratoire pour trouver le remède à son mal. Mais le remède se fait attendre.
C’est que le virus qui est à l’origine du mal est un peu spécial. Il est plus fort que le système immunitaire du malade, plus fort que les médicaments. Afin d’empêcher que le malade ne se relève un jour, ne se fraye un chemin et ne mène une vie normale parmi les hommes, le virus infecte chaque jour un peu plus de cellules et affaiblit un peu plus le malade. Le virus est un peu spécial parce qu’il s’arrange non seulement à neutraliser durablement le système immunitaire du malade, mais a la force de neutraliser aussi tous les remèdes qui lui sont proposés et qui viennent de l’étranger.
Le monde vit depuis plus plusieurs décennies avec la tragédie palestinienne comme avec un problème qui n’a pas de solution. Comme s’il s’agit d’une fatalité contre laquelle les lois humaines et les tribunaux internationaux ne peuvent rien. Certes, on s’occupe des Palestiniens de temps en temps, on leur donne de l’aide, on leur fait croire qu’il y a des hommes qui se réunissent plus ou moins régulièrement dans le cadre du Quartet ou à Annapolis ou à Genève ou à New York pour trouver la formule magique qui résoudrait leur problème. Mais la solution se fait attendre.
C’est que le pays qui est à l’origine du mal est un peu spécial. Il est plus fort que le système international censé protéger les faibles, plus fort que les lois et les résolutions qui le composent. Afin d’empêcher que les Palestiniens ne se relèvent un jour, ne créent leur Etat et ne mènent une vie normale parmi les nations, le pays en question étend chaque jour un peu plus ses colonies et rend chaque jour un peu plus improbable la création de l’Etat palestinien. Le pays en question est un peu spécial parce qu’il s’arrange non seulement à neutraliser durablement la résistance palestinienne, mais a la force de neutraliser toutes les idées et les propositions de solution qui viennent de l’étranger.
La dernière idée en date qu’Israël a réussi à neutraliser est la proposition du président Obama consistant à geler la construction des colonies pour quelques mois, le temps de reprendre les négociations israélo-palestiniennes qui, soit dit en passant, depuis la conférence de Madrid de 1991 jusqu’à ce jour, n’ont abouti à aucun résultat. Tout le monde retenait son souffle pour voir comment les Etats-Unis sous l’égide d’Obama allaient faire céder Israël sur un détail, insignifiant du reste, car la solution ne réside pas dans le gel des constructions programmées, mais dans le démantèlement des constructions érigées déjà sur des terres occupés par la force et confisquées à leurs propriétaires.
L’issue était plutôt étonnante, car même sur une demande insignifiante, les Etats-Unis se sont révélés incapables de faire céder Israël. C’est le contraire qui s’est produit puisque c’est celui-ci qui a fait reculer ceux-là. De sorte que, maintenant, au sein de l’administration Obama, il est interdit de prononcer le mot « gel », remplacé par un mot moins déplaisant pour Israël : « retenue ».
On comprend la consternation des Palestiniens qui, ayant trop misé sur la capacité du nouveau président américain à faire reculer Benyamin Netanyahu, le regardaient, médusés, reculer lui-même face à l’entêtement du Premier ministre israélien. Déçus, les Palestiniens ont eux-mêmes fini par baisser la barre de leurs revendications de départ pour reprendre les négociations. « Si l’administration du président Obama ne peut forcer Israël à honorer ses engagements, elle doit annoncer qu’Israël est la partie qui fait obstruction au déroulement des négociations de paix », a affirmé, en désespoir de cause, Saeb Erekat.
Sa demande n’a aucune chance d’aboutir et l’administration du président Obama a toutes les raisons de garder le silence. Car si le juge Richard Goldstone, Sud-Africain de confession juive, a été accusé d’ « antisémitisme » simplement pour avoir consigné dans son rapport sur la guerre de Gaza ce que tout le monde sait déjà, comment Obama ne ferait-il l’objet de la même accusation s’il affirmait qu’ « Israël est la partie qui fait obstruction au déroulement des négociations de paix » ? L’épée de Damoclès de l’antisémitisme n’épargne pas ceux qui tiennent des propos plus anodins.
Le plus étonnant est que le monde se laisse encore impressionner par une telle épée de Damoclès si rouillée, si usée qu’elle couvre plus ses utilisateurs de ridicule qu’elle ne fait de mal à ceux qui subissent ses attaques. Le juge Goldstone a ridiculisé ses accusateurs en leur signifiant qu’étant juif et ayant fait son travail consciencieusement, il ne voit pas comment il pourrait être antisémite.
De fait, le vrai antisémitisme qui sévit aujourd’hui au Moyen-Orient est celui dont sont victimes les Palestiniens. Ils sont sémites et ils subissent depuis des décennies un calvaire qui, en termes d’injustices et de souffrances, n’a rien à envier à celui vécu par les Juifs sous le troisième Reich. En attendant le remède-miracle, les Palestiniens demeurent l’Homme malade du Moyen-Orient et Israël le virus rétif à tout médicament.

Monday, October 26, 2009

Le bout du tunnel est encore loin

L’Irak a une histoire qui remonte à la nuit des temps mais, probablement, jamais il ne s’est trouvé engagé dans une crise politique et sécuritaire comme celle qui menace maintenant son identité et la vie de ses citoyens. Si l’on se limite au siècle dernier, on constatera que les Irakiens sont passés par des moments extrêmement difficiles. Mais ni leur confrontation avec l’occupant britannique au début du 20e siècle, ni les coups d’état sanglants des année 50 et 60, ni la guerre avec l’Iran, ni encore la guerre de 1991 qui visait à expulser les troupes irakiennes du Koweït, ni les sanctions étouffantes qui ont suivi n’ont provoqué de crises comparables à celle que vivent les Irakiens depuis le mois de mars 2003.
Pourtant durant les deux dernières années, le rythme des attentats terroristes a diminué sensiblement, permettant aux Irakiens de renouer avec les habitudes simples de la vie de tous les jours. Le mois de ramadan dernier qui, pour la première fois depuis mars 2003, s’est déroulé dans le calme, les jeûneurs ont pu s’aventurer hors de chez eux la nuit et revivre quelques moments du bon vieux temps où Bagdad était l’une des villes les plus sûres du monde.
Aujourd’hui, la peur est là de nouveau. Tous les Irakiens sans exception se sentent en danger de mort dès qu’ils quittent leur foyer pour aller au travail, à l’école ou tout simplement faire des courses. Il faut une bonne dose de courage pour arpenter les artères de la capitale irakienne à pied, à bicyclette, à motocyclette ou en voiture. Quel que soit le moyen de déplacement qu’il utilise, l’Irakien, quand il est en dehors de chez lui, vit avec l’angoisse ressentie par le condamné à mort en sursis qui ne sait pas la date de son exécution.
Les attentats terrifiants de dimanche dernier qui ont fauché la vie de plus de 130 innocents et plongé dans l’enfer de la souffrance plus d’un demi millier de blessés, sont venus rappeler brutalement aux Irakiens, aux Américains et au reste du monde que le bout du tunnel est loin d’être atteint.
Les Kamikazes, en se faisant exploser au volant de leurs camions bourrés l’un d’une tonne et l’autre de 700 kilogrammes d’explosifs, ont décapité et déchiqueté des passants et brûlé vifs dans leurs voitures des automobilistes dont la malchance a voulu qu’ils soient au mauvais endroit au mauvais moment. Les commanditaires de ce terrorisme aveugle, en frappant indistinctement et aveuglément des passants ou des automobilistes innocents, transmettent un message précis : n’importe quel Irakien aurait pu faire partie des 132 morts ou des 500 blessés. Il est clair que l’un des objectifs des terroristes est de terroriser l’ensemble du peuple irakien en rendant toute sortie d’un citoyen de chez soi comme une aventure fort risquée pouvant entraîner la mort.
En effet, une population inhibée et vivant avec la peur au ventre devient elle-même un grand obstacle à la normalisation du pays. Et c’est là l’objectif principal que poursuivent les terroristes. Car si l’Irak se normalisait, les services de l’Etat, en particulier ceux du renseignement et de la sécurité, retrouveraient leur efficacité, et les terroristes seraient vite éliminés et leur « idéologie » destructrice rapidement extirpée.
Force est de constater qu’aujourd’hui les services de l’Etat irakien sont encore défaillants et beaucoup de pratiques, notamment la corruption endémique, versent de l’eau au moulin des terroristes. Si ceux-ci sont toujours capables de se procurer des tonnes d’explosifs, les placer dans des camions, leur faire traverser de nombreux barrages de police et les faire exploser face à des institutions qui symbolisent l’Etat, cela veut dire que le problème de l’Irak est dû plus à la faiblesse et à l’incapacité des services étatiques d’assumer leur responsabilité qu’à la force et à l’ingéniosité des terroristes.
Il n’est guère étonnant que ceux-ci s’engouffrent dans des brèches et tentent de les élargir encore à coups d’explosifs. Ce qui est étonnant, c’est la passivité des services de renseignements et leur incapacité à prévenir les attentats. C’est le laisser-aller dans les barrages de sécurité dont la qualité la moins évidente semble être la vigilance. Selon le témoignage d’un Irakien, « les policiers chargés de surveiller les barrages de sécurité passent leur temps à bavarder entre eux ou accrochés à leurs téléphones portables plutôt qu’à contrôler les véhicules qui passent. » Le fait que les camions des kamikazes de dimanche aient traversé de nombreux barrages sans être inquiétés donnent beaucoup de crédit à ce témoignage.
Evidemment la responsabilité des graves atteintes à la sécurité du pays ne peut être assumée par les seuls services de renseignement et les quelques policiers affectés à la surveillance des « check points ». La responsabilité se situe bien plus haut dans la hiérarchie. Elle incombe au Premier ministre Nouri al Maliki qui ne se résout toujours pas à s’engager sur la voie de la réconciliation nationale en faisant les concessions nécessaires aux groupes sunnites et en réduisant les avantages politiques et matériels excessifs dont est gratifié son entourage. Elle incombe aussi au parlement irakien qui, jusqu’à ce jour, n’arrive pas à s’entendre sur le nouveau code électoral alors qu’il ne reste qu’à peine dix semaines aux prochaines élections législatives, qualifiées de « cruciales ». Cette responsabilité incombe enfin aux Kurdes dont l’unique objectif actuellement est l’annexion de Kirkouk à leur « zone autonome » du Kurdistan irakien, préparant ainsi activement les futurs affrontements entre Arabes et Kurdes sur la région pétrolifère du nord irakien.
On le voit, les terroristes ne sont pas la seule force qui s’oppose aujourd’hui violemment à la normalisation de l’Irak. Les forces politiques qui rivalisent pour imposer leur influence, continuent de tirer chacune la couverture vers elle. Mais cette couverture tiendra-t-elle encore longtemps avant de se déchirer, condamnant le peuple irakien à de nouvelles descentes aux enfers ?